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Photo: François Bergeron, Danseurs: Suzanne Miller et Karsten Kroll

Suzanne Miller

« Les cours d’une heure avec Bob étaient intensément riches et exigeaient une concentration assortie d’une ouverture totale qui permet les découvertes. »

Lisez plus de ce que Suzanne Miller dit.

Extrait de ‘The Alexander Technique and Dance,’ de Phyllis G. Richmond, reproduit et traduit avec la permission de l’auteure.

Souvent, le danseur* se rend compte qu’il y a quelque chose qui cloche dans ce qu’il fait, mais il ne sait ni le préciser, ni le corriger. Lorsqu’il est blessé ou qu’il souffre d’un trouble chronique, il a tendance à recourir à des traitements spécifiques, comme la chiropraxie, l’ostéopathie, la massothérapie, la pharmacothérapie, la physiothérapie, l’acupuncture, par exemple. Ces traitements peuvent soulager les symptômes, mais je considère qu’ils ne visent pas la source du problème : les habitudes profondément ancrées, ou l’usage que fait le danseur de son corps, qui est son outil de travail. Le danseur devrait se concentrer sur la prévention plutôt que sur la guérison. La Technique Alexander fournit un cadre pour cerner le problème et une manière efficace d’apporter des changements. Cette technique est non pas pratiquée sur le danseur - dans le cas présent-, mais elle lui est enseignée pour qu’il apprenne à mieux travailler. Depuis un an, j’ai eu l’occasion d’enseigner la Technique Alexander à des danseurs professionnels en formation et sur scène. Cet article fait état de mes réflexions sur le sujet, à la lumière de mon expérience.

Pour moi, il est de plus en plus clair que les exercices et les correctifs habituellement utilisés n’apportent pas toujours une solution aux problèmes techniques. Il existe une coordination du système nerveux qui se situe à un niveau plus profond, que les techniques habituelles ne touchent pas. Ce niveau fondamental d’organisation neuromusculaire sous-jacent à toute activité correspond à la coordination générale que F.M. Alexander appelle l’« usage ». Selon lui, l’usage spécifique est satisfaisant seulement dans la mesure où l’usage général l’est. Chez un danseur, si l’usage qu’il fait de son corps est inadéquat, sa manière de bouger, de sauter et de se déplacer sera inefficace, voire nuisible, ce qui pourra à la longue entraver ses progrès et le prédisposer aux blessures. Améliorer l’usage pour améliorer la technique : c’est la base. Pourtant, à ma connaissance, le monde de la danse ne parle pas d’usage. La formation en danse repose depuis longtemps non pas sur l’usage, mais sur la technique.

Une formation en danse qui n’inculque pas la notion de l’usage signifie qu’à certains niveaux, le danseur ne sait pas ce qu’il fait. Il n’apprend pas à comprendre le fonctionnement du mouvement; il se contente d’imiter et de répéter. Qu’est-ce qu’il imite, alors? Il n’a ni les connaissances ni la compréhension nécessaires pour « saisir » le mouvement avec exactitude. En fait, il reproduit les particularités et même les défauts de son professeur, parce que c’est ce qu’il voit. Le danseur dépend de sa conscience kinesthésique pour re-créer et répéter un mouvement donné. Puisque la vue et la conscience kinesthésique (ou proprioception) dépendent de l’usage, si cet usage est inadéquat, le résultat sera que le danseur répétera ce mauvais geste avec l’impression que c’est correct. F.M. Alexander décrivait très bien ce problème universel par les expressions suivantes : appréciation sensorielle non fiable, conscience sensorielle pervertie et kinesthésie corrompue. Ce problème de kinesthésie nous piège dans un cercle vicieux : si nous ne pouvons pas dépendre de la conscience sensorielle, qui nous indique ce que nous faisons, nous ne pouvons pas changer nos habitudes, car pour les changer, nous devons avoir conscience de ce que nous faisons.

Faire des changements est un processus qui peut être source de confusion et de dérangement. Nous nous défaisons de nos vieilles habitudes et les nouvelles semblent bizarres. Il y a une période où le système est désorienté car le nouvel usage n’est pas tout à fait ancré. Pendant un certain temps, j’ai remarqué, à ma grande surprise, que je n’avais plus de coordination, je trébuchais, je jugeais mal les distances, je me coupais, et ainsi de suite. Je ne pouvais plus faire les choses comme j’en avais l’habitude, mais je ne réussissais pas encore à les faire de la nouvelle manière. Je ne crois pas qu’il existe un moyen pour faciliter cette transition. Quand les bébés apprennent à marcher, ils tombent, se relèvent et recommencent. Nous devons nous permettre de « tomber », et même de manquer notre coup. Nous devons être patients, nous donner le temps de nous adapter au changement. Le danseur tend à être très exigeant envers lui-même tout en étant très sensible à la critique du professeur, du chorégraphe, du directeur... Une attitude patiente, ludique et dénuée de jugement crée des conditions qui ouvrent aux expériences et autorisent le risque et même « l’échec ».

Aujourd’hui, de plus en plus de professeurs se préoccupent de la question des blessures et de la technique appropriée. Leur travail repose sur l’anatomie, les schémas fondamentaux des mouvements et les « thérapies corporelles » telles que les exercices fondamentaux de Bartenieff et l’analyse du mouvement de Laban, le Body-Mind Centering (intégration corps-esprit), la méthode Feldenkrais de conscience par le mouvement, et ainsi de suite. Selon ces professeurs, les exercices classiques ne sont pas la manière la plus efficace de mettre au point et d’améliorer la technique. Leurs cours commencent avec un échauffement qui ne fait pas appel aux exercices habituels : il s’agit plutôt de mouvements qui visent à améliorer la coordination et l’intégration neuromusculaires. Je considère que cette démarche du mouvement conscient représente une amélioration par rapport à l’approche traditionnelle du « ça passe ou ça casse ». Cependant, cette démarche ne permet pas à elle seule de toucher le fond de la question : maîtrise consciente de l’usage corporel. La Technique Alexander aborde cette question. Puisque la Technique Alexander ne préconise pas d’exercices particuliers, le défi consiste à enseigner le mouvement selon un point de vue de la Technique. Les directives visuelles et verbales sont importantes, certes, mais l’essence de la Technique Alexander est transmise, selon moi, par les mains du professeur, par son toucher.

Je crois que danser selon le bon usage aura tendance à réduire le nombre de blessures et de cas de douleur chronique liés à la danse. Je ne peux pas le prouver scientifiquement car je n’ai pas fait d’analyse statistique. Mais, tel semble être le cas, selon mon expérience et celle d’autres danseurs qui recourent à la Technique Alexander. Bien sûr, il faut tenir compte de la cause de la blessure ou de la douleur. De plus, un meilleur usage du corps restera sans effet sur les espaces de travail inadéquats, les horaires de répétition et de spectacles très serrés, les carences alimentaires, les tensions professionnelles, ou tout autre problème qui impose un traitement médical. Je crois toutefois qu’un meilleur usage peut influer sur la technique de danse en modifiant les conditions qui prédisposent aux blessures et aux douleurs et en donnant à la personne de meilleurs moyens pour composer avec la surcharge de travail, la fatigue, le stress, ainsi que les blessures ou la douleur qui surviennent malgré tout. J’ai vu des danseurs talentueux perdre leur coordination à cause de la douleur associée à une blessure. Mais ils continuaient à danser malgré la douleur, ce qui est dangereux. Je crois que s’ils apprenaient à faire un meilleur usage de leur corps, ils comprendraient mieux ce qu’ils font habituellement et ils pourraient modifier leurs habitudes d’une manière constructive. La difficulté réside dans le fait que conserver un bon usage exige une attention consciente continue. Il est impossible d’en faire un automatisme. Si vous n’êtes pas entièrement présent ou si vous oubliez d’utiliser ces moyens, le processus s’interrompt. Il vous incombe alors de vous engager véritablement dans le processus pour qu’il fonctionne.

* Le masculin est employé à titre générique.

Article complet (en anglais) : AlexanderTechniqueDance.net

Phyllis G. Richmond est professeure accréditée de Technique Alexander depuis 1991. Elle travaille à Dallas, au Texas. Elle enseigne au collège de musique de l’Université North Texas et au département d’éducation permanente de l’Université du Texas à Arlington, elle donne des leçons privées à Dallas et à Arlington, et elle anime des ateliers pour les universités et les regroupements d’arts de la scène dans sa région. Phyllis Richmond a beaucoup écrit sur l’application de la Technique Alexander aux arts de la scène. Elle est rédactrice en chef de AmSAT News, le #149etin de l’American Society for the Alexander Technique. Visitez son site Web (en anglais) : www.alexandertechniquedfw.com.

Prenez une leçon avec Bob.